Numéro d'édition: 3617
Lettre de Félicien Rops à [Louise Danse]
Texte copié

Expéditeur
Félicien Rops
1833/07/07 - 1898/08/23
Destinataire
Louise Danse
Lieu de rédaction
s.l.
Type de document
Lettre
N° d'inventaire
FFR/LE/063
Collationnage
Copie et tapuscrit
Lieu de conservation
Belgique, Province de Namur, musée Félicien Rops, Province de Namur
Page 1 Recto : 1
Merci, ma belle amie, de vos trop exquises paroles ; elles me sont caressantes au cœur, et j’ai été toute ma vie si conspué par le bourgeois de tous les pays, qu’être compris par une femme jeune, intelligente et artiste me semble d’une douceur infinie. Je reviens à P. pour un mois, j’en suis absent presque toujours.
Depuis B. j’obéis à un besoin de solitude inexprimable et je vis dans une déplorable torpeur d’esprit ce qui ne me pousse pas à « l’œuvre » ! – Pourquoi ?? Je crois que c’est parce que j’ai peur « d’être vieux » et de ne pouvoir plus inspirer de l’amour à une femme, ce qui là une vraie mort pour un homme de ma nature et avec mes besoins de folie d’esprit et de corps.
Je vis depuis six mois par habitude. Quand je souffre trop, je fais seller mon cheval, je m’enfonce dans la forêt de Fontainebleau qui est ma voisine, une terrible forêt, muette comme le désir, muette comme moi, car je ne suis pas le Monsieur gai que vous connaissez et que je montre dans « les Sociétés » ce qui m’a valu la réputation d’homme charmant et spirituel comme un journaliste au dessert. Ne croyez rien de ce Monsieur là, je vous prie. J’ai l’âme enfermé dans mon corps, comme un tigre famélique dans une cage ferrée, et mes terribles passions hurlent comme lui. Tous les hommes me paraissent petits, mesquins, polissons sans grandeur, commis-voyageurs en leurs piètres éroticités. Je suis né comprenant tout ce qui touche puissamment aux vieux cultes païens. J’ai aimé Vénus Aphrodite, mère de l’amour, Pan père des races et aussi la grande Sapho, poète des baisers féminins, et qu’ont toujours aimés mes lèvres, en leurs soifs inextinguibles. Tout ce qui effraie les hommes, dans leurs petits appétits physiques, peureux des caresses innomées, m’a, d’enfance, paru simple, naturel et beau. Un homme donnant au corps de sa maîtresse toutes les ivresses que sa bouche peut inventer, deux femmes se couvrant de baisers, m’ont toujours paru les plus belles choses du monde à célébrer par la plume ou par le crayon. D’où la haine des sots et cet art que personne n’a osé faire avant moi.
Je me suis promené nu, avec un dédain indicible pour toutes les faiblottes pudeurs et dans la noble exaltation de ma virilité, en un temps où les paletots sacs voilent les laideurs et les maigreurs d’une humanité à son déclin. Et je suis fier de ce que j’ai fait.
Félicien Rops
Détails
Support
1 feuillet, 2 pages, Vergé, Crème et une page blanche
Dimensions
21,5 cm x 17,3 cm mm
Mise en page
Écrite en Crayon graphite et tapuscrit

