Numéro d'édition: 3619
Lettre de Félicien Rops à [Octave Maus]
Texte copié

Expéditeur
Félicien Rops
1833/07/07 - 1898/08/23
Destinataire
Octave Maus
Lieu de rédaction
Paris
Type de document
Lettre
N° d'inventaire
FFR/LE/073
Collationnage
Copie
Date de fin
18 février [1887]
Lieu de conservation
Belgique, Province de Namur, musée Félicien Rops, Province de Namur
Page 1 Recto : 1
Paris 1 fév. 188[illisible]
Mon cher Maus
« Nous n’avons pas fait à Mr Picard l’injure de lui demander s’il était d’accord avec toi, selon nous lorsque Mr Picard juge bon d’exposer une des œuvres de sa collection l’artiste qui en est l’auteur doit se trouver honoré de la voir choisie par lui »
Cette phrase qui met à nu ta belle âme, & qui prouve que chez toi la reconnaissance du « stage » est poussée jusqu’à l’héroïsme, ferait sourire de scepticisme un jeune de pigeon dans son œuf ; avoue le, entre nous, cela ne tire pas à conséquence !
Il se peut qu’à Bruxelles, entre l’avenue de la Toison d’or & la rue du Berger, on attribue à notre ami Picard cette puissante thuriférante, - puissance qu’il partage d’ailleurs avec le « Pinus strobus » dont j’ai deux exemplaires dans mon jardin ; - mais ici entre la rue de Helder & la rue de Grammont, on ne se doute pas de cela, mon vieux Maus ! Je t’assure que si, au dîner des Bons Cosaques, je disais que le bon Edmond Picard m’a tellement « honoré » en envoyant deux dessins de moi à l’exposition des XX – que aucun des membres de la susdite société n’a ôsé « lui faire l’injure, vis-à-vis d’un si grand honneur, de lui demander si l’artiste lui avait accordé la permission de l’honorer avant tout, je causerais une stupéfaction hilare et que le dessert en serait égayé fortement ! – C’est comme si tu disais que j’honore « Picard » si par aventure, je faisais aux Mirlitons, une lecture de l’Amiral » !
Page 2 Recto: 2
Nous n’avons à nous honorer ni les uns ni les autres, mon cher ami, je crois que mon art vaut celui de Picard & ne le valut-il pas, ce serait encore la même chose. Il vaut peut être, mais cela n’a rien à faire à voir à voir ici, en cette occurrence.
Voici ce que j’écrivais – ou à peu près – il y a trois jours à un critique d’art très en vue – celui qui me reprochait dernièrement dans un article de ne pas exposer dans les grandes expositions, ce qui m’empêcherait de rester un « artiste rare » : J’ai en exécration tous les gros publics, l’art n’a pas à être démocratique, social, socialiste ou populaire, je pense contrairement aux gens qui croient qu’un roman ou un croquis a pour mission de sauver le Société et d’ « éclairer les masses » que l’art a toujours été et sera toujours sous peine de ne plus être : un Druidisme – On devrait exposer pour deux cents yeux choisi en Europe. Mettons pour soixante personnes en défalquant les myopes. Et alors, n’exposer que des choses que l’on jugerait soi même devoir présenter quelqu’intérêt & être l’expression d’un quelqu’un. Jusqu’à présent mon moi-même ne m’a pas dit que je devais exposer. Quant aux expositions à récompenses, je n’y vais pas, pour ne pas m’exposer à recevoir des mentions honorables décernées par des gens qui n’ont pas trop d’honneur pour leurs besoins personnels, chacun n’ayant jamais aux poches trop de cette monnaie pour en donner aux autres.
Je ne reconnais à personne le droit de m’honorer. » Voilà un passage qui s’applique parfaitement et qui condense ma réponse. Tout cela n’empêche pas d’être poli, la politesse ajoutant un sourire à la gravité du génie, disait Xavier Aubryet – moi, je n’ai pa de génie, mais je suis excessivement poli, & je demande la réciproque
Page 3 Recto : 3
Comme j’agis toujours très franchement & que j’ai pour Picard une amitié à l’abri de tous les manques d’égards élémentaires, tu peux lui montrer ma lettre si cela te plaît. Je lui ai écrit pour le prier de faire retirer les dessins sans commentaires. Quant à toi & aux Vingt, vous êtes hors cause naturellement, puisque personne de vous n’aurait « ôsé faire à Picard l’injure etc, etc ». Je n’ai donc qu’à retirer ma demi-démission, ce que je fais, je ne le cache pas, avec un vif plaisir ; je te l’ai dit les membres des XX me sont tous très sympathiques & leurs tendances d’art des plus estimables et des plus courageuses. Si j’avais donné ma démission de la Société, j’eusse, après cela, sollicité la faveur d’être invité par eux à leur exposition prochaine. J’accepte ton épithète d’enfant gâté. Je répéterai cela aux dames. Et il m’est doux si j’ai été « gâté » à Bruxelles, de l’être par des gens qui sont des combattants indisciplinés, comme il m’est glorieux d’avoir toujours déserté les bandes des Réguliers et des Protégés. C’est une compensation qui m’est chère – Mais n’empêche que je ne veux exposer que ce qui me plaît d’exposer – quelqu’honneur qu’il y ait à être exposé de force par Picard. Je ne veux pas être honoré – que veux tu ?
A toi, mon vieux Maus
Félicien Rops
Note que je ne nie pas les bonnes intentions de Picard & que de cela je lui sais, malgré tout grand gré, mais je suis seul juge comme je lui dis, en ces matières et j’ai horreur qu’on me force la main.
Tout cela vient surtout, mon cher Maus, d’un vif sentiment de mon impuissance. Personne ne me jugera aussi misérablement que je me juge. Je sens ce que je voudrais faire et je vois ce que je fais : ce n’est rien !
Détails
Support
1 feuillets, 3 pages
Dimensions
27,4 cm x 21 cm mm
Mise en page
Encre

