Le musée Félicien Rops de Namur a présenté, au mois de novembre, la nouvelle mouture de sa plateforme Ropslettres[1]. À l’heure où nous écrivons ces lignes, 3 593 lettres de l’artiste y sont accessibles, dont un certain nombre qui présentent des passages en langue wallonne[2].
Né à Namur, c’est évidemment dans le parler local que Félicien Rops (1833-1898) s’exprime occasionnellement. L’examen de ces passages, rédigés en orthographe spontanée, est particulièrement intéressant, car il fournit quelques indications sur la situation de diglossie vécue par des Wallons de son milieu social, vers le milieu du 19e siècle[3].
Les destinataires
Dans un certain nombre de cas, Félicien Rops recourt à des mots wallons lorsqu’il s’adresse à des correspondants originaires de sa région. On l’observe, par exemple, lorsqu’il parle à Armand Rassenfosse de Litche [n° éd. 1831[4]] et des bons Ligeux [n° éd. 1833]. Notons, toutefois, qu’il ne se prive pas d’y recourir également dans ses lettres à des amis non belges. Il peut ainsi écrire à l’écrivain Octave Uzanne, originaire d’Auxerre : voilà « qu’il plout » comme on dit au pays Wallon & « que ça chet dru » [n° éd. 0670].
De même, alors qu’il vient d’écrire li puss pour désigner un puits, il glisse au Parisien Alfred Delvau : il ne faut pas que tu oublies le Wallon ! [n° éd. 1483] Cette lettre, qui fait référence à plusieurs amis belges des deux correspondants, laisse supposer qu’une sorte d’initiation linguistique aurait été conférée à Delvau lors d’une rencontre antérieure. De telles mentions, même si elles participent de ressorts humoristiques, vont à l’encontre de l’idée répandue que le wallon aurait été une langue honteuse pour les classes sociales privilégiées. Ici, au contraire, il apparait que Rops ait été une sorte d’ambassadeur du parler régional, et ce, alors même que lui-même avait quitté la Belgique.
Des références nombreuses à Namur et son parler
On le devine déjà plus haut, la majorité des insertions wallonnes dans les lettres de Félicien Rops sont très courtes. Souvent, il s’agit d’un seul mot, glissé comme pour rehausser ou préciser une idée. Il est alors régulièrement accompagné de la mention « à Namur » ou « comme on dit à Namur ». La forme régionale du toponyme est d’ailleurs fréquente : comme on dit à Nameur [n° éd. 1153, n° éd. 1803], ma ville « di Nameur » [n° éd. 3140], vive Nameur po tot ! [n° ed. 3019] ; elle figure même en légende d’un plan, en marge d’une lettre à Jean d’Ardenne [n° éd. 2087].

Lettre de Félicien Rops à [Léon] [Dommartin], [Bruxelles], juillet 1871, www.ropslettres.be, n° éd. 2087
Mais quelles sont ces notions que l’artiste désigne d’un mot wallon ? Il s’agit de l’épaisseur d’une tranche (« Onne Letchette » [n° éd. 2732]), de la consistance d’un vernis (« del jotte » [n° éd. 1813]), du type de jeunes filles que l’on voit en mai rire et courir au Diable (des « maïons » [n° éd. 3569]), du physique de Léon Daudet (petit & scrafieux[5] [n° éd. 1160]). Dans d’autres cas, il s’agit d’expressions idiomatiques, reprises in extenso ou partiellement adaptées en français : qu’on flanquera « à l’huche » [n° éd. 1796], tu la flanquerais « à l’huche » [n° éd. 2112], « li tiesse di hoïe ! » [n° éd. 1743[6]]…
Il va de soi que, selon les destinataires, de telles expressions peuvent ne pas être comprises. Il faut donc voir dans leur usage une posture avant tout identitaire — comme nous y encourage d’ailleurs la reprise fréquente de la mention « comme on dit à Namur », qui permet à l’épistolier de se définir selon sa ville de naissance.

Félicien Rops, Vous rappelez-vous le bon public namurois ?, s.d., encre de Chine sur papier, 21,1 x 13,6 cm. Musée Félicien Rops, Province de Namur, donation Hervé de Bonvoisin, inv. D 177
Des anecdotes vécues
Dans certains cas, relativement rares, les passages en langue wallonne visent à décrire des scènes. Ils peuvent alors être plus longs, même s’ils se rencontrent surtout panachés parmi des phrases en français. Ici, c’est une fonction évocatrice plutôt qu’identitaire qui apparait être en jeu.
Le récit d’enfance est un premier domaine où s’observe cet usage :
Je me sens jeune toujours ! comme au temps où à Namur, en Wallonie, je courais après les jupons « del feïe Brichard, li feïe do boled’gi » […] dont les baisers sentaient la pomme et le bon pain qu’elle pétrissait de ses caressantes mains ! [n° éd. 1606]

Lettre de Félicien Rops à un inconnu, Paris, 15 mars 1893, www.ropslettres.be, n° éd. 1606
Je me sens toujours ivre de jeunesse, comme au temps où « al’vesprée » au rampart ad Aquam, où « dins l’reüe des Piconnette » je courais après les jupons « del’feïe Brichard » li feïe do boled’gi ! […] qui avait si peur […] des calottes de Damoclès du père Brichard, quand nous revenions à la nuit, d’avoir été nous aimer dans les genets « do chestia », al’montagne des Biches ! [n° éd. 1857]
La soirée était simple : on faisait monter trois bouteilles de vieille bière de Namur : « del’vie Keute » [n° éd. 3555]

Lettre de Félicien Rops à Edmond Carlier, s.l., s.d., www.ropslettres.be, n° éd. 3555
On le rencontre aussi dans un second type de récit, centré sur des rencontres avec des gens du peuple, dont Rops rapporte des paroles :
Dans ma prochaine lettre je t’enverrai le portrait de son varlet : François Pisson […]. « C’ess one biess’ » dit il en parlant de son maître « il acht’reuve7 on bourrique sin le voïe ! » [n° éd. 2082]
– quand Pampet aperçoit son élève, ça ne rate pas, il a une grosse émotion […] : « ah c’est vo monsieu le Présidint ! (quel titre hein?) vos avez bin fé di vnu li Marie-Jenne s’embêteuve[7] ! » – Marie Jenne c’est le nouveau cutter. [n° éd. 2087]
Quel discours sur le parler régional ?
Nous l’avons vu plus haut, Félicien Rops, lorsqu’il emprunte au namurois, a tendance à identifier comme tels les termes utilisés. Mais il est intéressant d’observer plus en détail la manière dont il désigne le parler régional, lorsqu’il n’évoque pas simplement des mots « comme on [les] dit à Nam(e)ur ».
Un premier constat à poser : il n’apparait pas qu’il le désigne comme un patois ou un dialecte. Sur les plus de 3 500 lettres réunies sur le portail, le terme « patois(eur) » est employé à deux reprises, mais pour désigner les parlers du centre de la France [n° éd. 1551] et le provençal [n° éd. 1652] ; quant au terme « dialecte », il ne désigne que le berbère [n° éd. 1267] ou des langages inventés [n° éd. 0029]. Le propre parler de l’artiste est, quant à lui, le Wallon (avec une majuscule) [n° éd. 1483], ma langue wallonne [n° éd. 1097] ou mon vieux wallon de la langue d’oil [n° éd. 1551].
Ces indications doivent cependant être maniées avec prudence, car le regard de Rops sur la langue wallonne ne reflète pas le consensus érudit de son temps. En témoigne cet extrait où, sur l’espace qui sépare le corps de la lettre de son post-scriptum, il fait montre d’une certaine confusion entre plusieurs taxons linguistiques [n° éd. 1097] :
Puis comment résister non pas à moi, mais au grand Soulia ? « Li Solia fé tot viquer » en gallo-romain : Le soleil fait tout vivre !
Autre : « Li mosette d’one bauchelle c’est li solia d’albée. »
« Le Cul d’une fillette c’est le soleil du matin ! »
est ce beau ma langue wallonne hein? – Quand nous serons à la Roche-Claire à Corbeil nous ferons une étude sur les langues gallo-romaines à nous deux !
À toi vieil
Fély […]
mosette n’est pas gallo-romain c’est espagnol : mossa con de femme
mossetta con de fillette
Les espagnols ont laissé ce joli nom aux Namuroises.
Un nouveau portail, des perspectives
Combien de témoignages semblables issus de correspondances du 19e siècle pouvons-nous espérer trouver, pour éclairer les usages linguistiques quotidiens des Wallons et Wallonnes de cette époque ? Il est difficile d’en préjuger puisque, chez Rops, cette disposition à utiliser la langue régionale est liée à un style d’écriture spontané[8] et flamboyant qui lui est propre. Un style qui ne se prive pas de recourir aussi au « magyar » ou au simili-ancien-français[9], comme le montre la classification du portail Ropslettres.
Gageons qu’une telle posture pourrait être rare chez des intellectuels de son temps. Il convient donc de saluer la démarche du Musée Félicien Rops, qui nous offre ce corpus si intéressant. Son équipe n’a pas ménagé sa peine en proposant, outre des images en haute définition des lettres, leur transcription intégrale enrichie de notes explicatives. Et il y a fort à parier que le recensement des termes et extraits wallons soit incomplet à ce stade et que la correspondance de Rops recèle encore une matière utile pour les domaines de recherche qui intéressent notre Société.
Du reste, au-delà des cas évidents exposés plus haut, de nombreux extraits sont sujets à interprétation. Qu’en est-il, par exemple, de l’usage isolé du terme « collidor »[10] [1606] ? Faut-il y voir une forme ludique de métathèse, une référence à la façon de parler d’une personne particulière ou un mot de wallon ressurgi de l’enfance du rédacteur ? De même, comment interpréter la graphie païs wallon [n° éd. 0702] ? Est-ce un archaïsme stylistique, dont Rops est par ailleurs coutumier, ou une graphie wallonne pré-Feller ? De telles inconnues compliquent assurément l’usage de ce corpus et doivent nous inviter à la prudence.
Pour conclure
Quelles conclusions peut-on alors tirer, sans risquer de surinterpréter des indications somme toute rares, en proportion du volume total de lettres ? Les constats sûrs sont au nombre de deux : il apparait, d’une part, que Félicien Rops possédait une connaissance réelle du wallon (lexique, conjugaison…) et, d’autre part, qu’il ne souhaitait pas la cacher, y compris auprès de contacts issus de France ou du monde des Lettres[11].
Le premier de ces constats est attendu chez une personnalité issue d’un monde où la diglossie était encore la norme ; le second, s’il n’est pas généralisable à tout un milieu, constitue un rappel salutaire : la langue wallonne n’est pas limitée à certains domaines de création ou à certains registres de communication. Cent-vingt-sept ans après sa mort, trouverait-on de ce fait, en Félicien Rops, un nouvel ambassadeur haut en couleur de notre langue régionale ?
Julien Noël
[1] Cet article a été publié par Julien Noël dans la revue Wallonnes, chronique trimestrielle de la Société de langue et de littérature wallonnes, n° 4, 2025, p. 1-8
[2] Une première exploitation de ces lettres a eu lieu en septembre 2023 par le biais de visites du musée animées par les Rèlîs Namurwès, à l’initiative de Christine Decock, récemment disparue. Qu’il nous soit permis de rendre ici hommage à la mémoire de cette dernière.
[3] Le classement par langue, accessible via l’option de recherche avancée de la plateforme, ne fait pas ressortir, à ce jour, l’ensemble des lettres contenant du wallon. Nous nous basons donc principalement sur le recensement réalisé par les équipes du musée (avec l’aide de Pauline Roy, par ailleurs autrice des tables et index du Bulletin du Dictionnaire wallon disponibles sur le site internet de notre Société) au printemps 2023, en vue des visites guidées Félicien Rops, Namurwès.
[4] Les lettres sont référencées dans l’article par leur numéro d’édition sur le portail.
[5] Probablement à rapprocher de scrèfieûs, qui peut désigner une personne dégingandée, d’allure adolescente (ce qui semble correspondre à l’apparence de Daudet, qui n’a pas encore 25 ans au moment où Rops écrit ces mots).
[6] Cette expression, plus liégeoise que namuroise, se rencontre sans surprise dans une lettre à Armand Rassenfosse.
[7] Ces deux formes conjuguées sont bien cohérentes avec l’origine namuroise de Félicien Rops.
[8] Rops indique souvent écrire « au galop », voire « au triple galop ».
[9] À la manière de son ami Charles De Coster dans La Légende d’Ulenspiegel.
[10] Entre guillemets dans le texte.
[11] Mais, s’il avait voulu dissimuler son héritage linguistique, Félicien Rops en eût-il seulement été capable ? Un témoignage d’époque nous indique en effet qu’il parlait avec un accent perceptible par les Parisiens qu’il fréquentait, et qu’il roulait notamment les « r ». Journal des Goncourt, t. 3, 1888, p. 88 : « Nous avons la visite de Rops […]. Une parole vive, ardente, précipitée, où l’accent flamand [sic] a mis un ra vibrant. »


