Numéro d'édition: 2055
Lettre de Félicien Rops à [Édouard Émile Louis Dujardin]
Texte copié

Expéditeur
Félicien Rops
1833/07/07 - 1898/08/23
Destinataire
Édouard Émile Louis Dujardin
1861/11/10 - 1949/10/31
Lieu de rédaction
Paris
Date
1886/06/25
Type de document
Lettre
N° d'inventaire
ML/00026/0175
Collationnage
Autographe
Date de fin
1886/06/25
Lieu de conservation
Belgique, Bruxelles, Archives et Musée de la Littérature
Apostille
f 400 / 25 juin 1886
Page 1 Recto : 1
Paris le 25 juin 1886.
Monsieur
J’ai assez lu votre Revue Wagnérienne, pour ne pas avoir d’appréhensions, ni crainte de m’engager à la légère en vous promettant la collaboration que vous me faites l’honneur de me demander. Je ne vous apporterai pas l’aide d’un maître ou d’un chef, mais l’appoint de courage d’un simple soldat, non gradé, & dont cependant les bras sont couverts de chevrons & de cicatrices, pour la part honorable qu’il a prise à tous les bons combats.
Moi aussi j’ai fondé une Revue : l’art Libre, & j’ai eu trois journaux tués sous moi ! Il n’y avait à y gagner que le mépris des Réguliers, mais il faut compter pour or & opinités, la joie de dire aux cuistres ce que l’on pense, & le plaisir d’enfoncer des épingles, – la pointe en haut, – dans les fauteuils des Académiciens, ce qui les blesse au cerveau !
J’ai toujours cru que dans tous les Arts, une formule nouvelle, même inférieure aux anciennes, était préférable à celles-ci, comme un sarreau neuf, mal coupé quelquefois,
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vaut mieux qu’une guenille dorée, superbe, usée & trouée dans laquelle ont sué six générations de Rois.
Je crois que les Arts n’ont vie, comme les Religions, que par d’incessants avatars. Je crois que les « Jeunes » sont les plus expérimentés, étant en réalité les plus anciens, pour la raison simple : que les gens qui composent n’importe quoi en 1886, sont plus vieux dans l’histoire des âges, que ceux qui faisaient le même chose en 1840. Le mépris des vieillards qui n’ont pas su se transformer & suivre l’évolution des temps me paraît être, donc, le commencement de toute sagesse, & leur disparition : un bien.
Voilà pourquoi, si j’en avais le pouvoir, je conduirais, impavide & souriant, les Instituts entiers aux abattoirs municipaux ; intimement persuadé que si ce léger sacrifice, offert aux muses, pouvait causer, peut être, quelqu’affliction dans certaines familles, – et encore, cela n’est pas prouvé, – il n’y aurait aucune perte pour les Arts de France. Le seul fait de briguer une place dans ces mornes réunions, est toujours l’indice d’un cerveau creux ou vidé, & d’une âme complètement vile par dessus tout !
J’exerce, malheureusement pour moi, un art « court » & par cela même difficile à renouveler dans ses formules primordiales. La peinture ne peut suivre, que de loin, la Littérature & la Musique. La couleur est infinie pour rendre les sentiments & les sensations nouvelles, mais son véhicule vers la pensée : le graphisme, est restreint. Prenons un homme dont j’aime singulièrement le rayon visuel moral : Degas. Eh bien, après avoir passé par bien des gens, par Holbein entr’autres, ce qui lui est un honneur, parceque cela prouve la sincérité de sa recherche, il se sert de formules dont on peut retrouver la filière, & n’invente rien. Il reste matériellement,
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matériellement, graphiquement certains rêves, il tombe dans l’obscurité & dans l’incompréhensible : la plus terrible chose pour un peintre qui doit, par les yeux des autres faire éprouver les émotions qui sont la raison de l’œuvre. – QuandUn peintre doit être suivi par les yeux du corps, sous peine de n’être pas, ni lui, ni son œuvre.
Je ne veux pas ici, faire autre chose que de causer un brin avec vous, & vous dire ce que je pense de mon art. Jusqu’à présent je ne vois pas un artiste dont la technique « antécédante » ne puisse être suivie, & qui ne se serve de moyens « renouvelés ». En attendant la peinture & les peintres nouveaux feront bien d’aller vers la Peinture psychique & cérébrine, sans cela elle tombera dans un hébétement profond, vers lequel elle marche !
Je vous envoie mes affectueuses Civilités
Félicien Rops
Page 2 Recto : 5
Voulez vous me permettre de vous dire que votre titre : « Revue neuve » est mauvais ?
Puis vous le savez aussi bien que moi : il n’est pas « français ». Si c’était un néologisme, je ne dirais rien, chacun ayant le droit d’ajouter à la langue les mots qu’il croit devoir lui manquer, en observant l’analogie & les formes propres à cette langue. Vous aurez assez d’ennemis sans leur donner, comme entrée de jeu, votre titre en pâture.–
– La pierre ne vient pas pour les Walkyries, je vais les faire à l’eau forte au plus vite. Tout ce que je fais me semble ankylosé & vieillot. Excusez moi je fais ce que je peux, mais je suis dans une mauvaise passe.
F.R
Détails
Support
2 feuillets, 5 pages, Vergé, Crème.
Dimensions
177 - 177 x 224 - 112 mm
Mise en page
Écrite en Plume Noir.
Copyright
AML