Aurélie Duluc naît en 1852 à Vendôme, dans le Loir-et-Cher. Septième d’une famille de huit enfants, elle est la sœur cadette de Nathalie Duluc, dite Léontine. Leurs parents, Joseph Amédée Duluc, menuisier, et Marie Victoire Leroy, dite Marie Zoé, quittent le Vendômois pour la région parisienne après 1855. Dans les années 1870, la famille est établie à Levallois-Perret, tandis que les deux jeunes femmes vivent et travaillent dans le huitième arrondissement de Paris, au 124, rue de Miromesnil puis au 17, rue Mosnier.
Aurélie n’a qu’environ seize ans lorsque débute, vers 1868, sa relation avec Félicien Rops. Les circonstances exactes de la rencontre restent incertaines. Une lettre de 1872 se souvient d’un printemps dans la forêt de Fontainebleau, où « Fély » aurait paru si beau que tout fut oublié pour lui.[1] Entre 1870 et 1874, Aurélie et Léontine adressent à Rops une vingtaine de lettres d’amour. Elles y parlent fréquemment d’une seule voix et signent « AuréLéon » ou « Aurel ». Cette écriture commune traduit moins un effacement des personnalités qu’un pacte affectif : les deux sœurs entendent partager leur amour pour Rops, leur travail et la construction d’un foyer non conventionnel.
Une voix singulière dans la correspondance
Plusieurs lettres permettent néanmoins d’entendre directement Aurélie. En juillet 1874, après avoir rencontré Paul, le fils de Rops, elle exprime son affection pour le jeune homme et son désir d’avoir elle aussi un enfant : « J’en veux un pareil, na ! Tout de suite ! […] Je voudrais bien être Léon. »[2] Ce souhait constitue l’un des rares indices d’une rivalité entre les sœurs ; le reste de la correspondance souligne au contraire leur solidarité. En février 1874, Aurélie raconte comment Léontine achève une robe lorsqu’elle-même cède au découragement. L’amour sororal, le travail et l’attente de Rops apparaissent alors comme les trois piliers de leur existence.[3]
Rops intègre rapidement Aurélie à sa vie parisienne et à son cercle d’amis. Il réserve notamment une pension à Hastière en sa compagnie et demande à ses proches de rester discrets devant la famille Duluc. Avec Léontine, elle appartient dès les années 1870 au « nid » clandestin de l’artiste, à la fois refuge affectif, domicile parisien et lieu de travail. Lorsque Rops quitte définitivement son foyer belge après 1874, la vie commune s’organise autour de l’atelier de l’artiste et de l’activité de couture des deux sœurs.
Le travail partagé au sein de la Maison Duluc
Aurélie participe pleinement à l’essor de la Maison Duluc, même si les sources commerciales mettent parfois davantage Léontine en avant. Vers 1875-1876, les sœurs agrandissent leur atelier et affichent « Robes DULUC SŒURS MANTEAUX » sur leurs balcons. Elles préparent l’Exposition universelle de 1878, engagent de nouvelles ouvrières et transforment progressivement leur logement en maison de couture structurée. En 1880, elles s’établissent au 76, rue de Richelieu ; à la fin de 1883, elles préparent le transfert au 19, rue de Grammont, dans les anciens salons de l’hôtel de Lavalette. Rops insiste alors sur le travail accompli par « Léontine & Auré » pendant quinze ans et attribue leur réussite au goût, à l’intelligence et à l’effort.[4]
La maison attire une clientèle liée au théâtre et acquiert une renommée internationale grâce à Helena Modjeska. Elle fournit des robes à l’actrice, puis participe à la création des costumes historiques des Chouans, représentés pour la première fois à New York le 9 novembre 1886. En 1886, Octave Uzanne associe les Duluc aux grandes maisons parisiennes et les qualifie d’« artistes en robes et en manteaux ».[5] Les dessins de toilettes réalisés par Rops, les modèles déposés publiés dans la presse et le savoir-faire de l’atelier illustrent une collaboration où les frontières entre création artistique, artisanat et stratégie commerciale restent poreuses.
Si Léontine voyage à plusieurs reprises pour les affaires, Aurélie contribue à la continuité de la maison à Paris et à la cohésion de l’atelier. Autour des sœurs se forme un cercle de travailleuses et de proches, parmi lesquels Marie Duluc et Marie Bonvalot. Rops décrit cette dernière comme une synthèse de ses deux compagnes : elle aurait « le grand cœur d’Auré », avec sa franchise et son mépris de ce qui n’est pas vrai, tout en partageant la joie de Léontine lorsque les commandes affluent.[6]
Biens, protection patrimoniale et maternité
À partir des années 1880, Aurélie occupe une place importante dans la constitution du patrimoine du foyer. En 1884, Rops et les sœurs acquièrent à Corbeil la propriété de La Roche-Claire, bientôt appelée la Demi-Lune. Dès 1885, leur mère y réside et prend en charge la vie domestique. En 1888, Rops cherche à investir un héritage de Marie Victoire dans deux villas meublées à Middelkerke, au nom d’Aurélie. Le projet échoue, mais plusieurs acquisitions de parcelles, notamment plantées de vignes, sont ensuite réalisées à son nom autour de la Demi-Lune à partir de 1889.[7]
Durant l’été 1891, une nouvelle infidélité de Rops semble provoquer une crise et faire envisager la rupture du trio. Dans ce contexte, l’artiste établit en faveur d’Aurélie un contrat de vente et une déclaration de propriété portant sur des plaques de gravure, des peintures et des livres, pour une somme de 20 000 francs. Cette opération peut être comprise comme une tentative de protéger matériellement ses compagnes face aux droits de Paul Rops, son héritier légal, même si l’intention exacte de l’artiste n’est pas explicitée par le document.[8]
Le 19 janvier 1892, Aurélie donne naissance à Jacques, fils de Félicien Rops. L’enfant meurt quelques jours plus tard. Rops, alors âgé de cinquante-huit ans, confie à Octave Uzanne qu’il ne se console pas de cette disparition et pleure le petit Jacques « comme s’il avait eu dix ans ».[9] Cet épisode douloureux est l’un des rares événements biographiques qui individualisent fortement Aurélie au sein de l’histoire commune des deux sœurs.
Gardienne de l’atelier et de la mémoire de Rops
En avril 1893, les sœurs se retirent progressivement de la direction quotidienne de la maison grâce à l’association Duluc & Fresnay-Gouffé, qui leur laisse une part des bénéfices sans les astreindre à un travail régulier. Deux ans plus tard, elles organisent ensemble l’avenir matériel de Claire avant son mariage avec Eugène Demolder. Elles lui cèdent une grande partie de leur fortune tout en s’en réservant l’usufruit et prévoient une pension annuelle ainsi que la prise en charge de ses toilettes.[10]
Le testament de Rops, rédigé en 1893 et signé à nouveau en 1896, confère à Aurélie une responsabilité particulière : les cuivres, planches d’acier, de zinc ou d’étain lui appartiennent en vertu d’un contrat. L’artiste exige aussi que seules ses deux compagnes puissent pénétrer dans son atelier après sa mort et décider de ce qui doit disparaître. Il interdit qu’on l’éloigne de leur domicile ou qu’on le sépare d’elles.[11] Aurélie et Léontine, avec Claire et Eugène Demolder, accompagnent ses dernières années et donnent régulièrement de ses nouvelles à Paul Rops.
Rops meurt à la Demi-Lune le 23 août 1898. Les volontés de l’artiste se heurtent ensuite aux droits de son fils légitime, notamment lorsque celui-ci fait transférer le corps en Belgique. Les tensions concernent aussi la succession et les dettes. Le 21 avril 1899, Aurélie renonce formellement à la succession de Rops, mettant juridiquement fin à une communauté de vie de près de trente ans.[12]
Après 1898, Aurélie joue un rôle essentiel dans la transmission de la mémoire de l’artiste. Elle entretient avec Léontine le jardin de la Demi-Lune et correspond avec des proches tels qu’Armand Rassenfosse. À propos du Bout du sillon, elle rappelle que Rops avait dédié cette gravure à sa sœur, sa « vaillante compagne », et y reconnaît le portrait emblématique du couple dans sa jeunesse.[13]
Après la mort de Léontine en 1915, Aurélie demeure à la Demi-Lune jusqu’à son propre décès en 1924. Son parcours révèle une collaboratrice et une entrepreneuse longtemps confondue avec le duo sororal : couturière, compagne, mère de Jacques, détentrice d’une part importante du patrimoine artistique et gardienne de la mémoire de Rops.
Rédigée par Véronique Carpiaux, tiré de l'article "Les Mignonnes de la rue Mosnier" in le catalogue de l'exposition Soeurs d'art, La sororité dans l'art au 19è siècle. Avec Camille et Maëlle Dufour, 2026